13 septembre 2022

La privation de sommeil par temps de chaos

 


Une des choses que beaucoup de gens ne réalisent pas, y compris certains survivalistes, est que le manque de sommeil va leur causer de gros problèmes lors du prochain chaos.

Les occasions seront nombreuses : la situation pourrait être dangereuse et vous obliger à rester éveillé pendant une période prolongée, ou votre cycle de sommeil perturbé parce que vous serez déprimé, ou simplement que vous n'aurez pas assez de temps pour un sommeil de qualité.

Il est donc important de comprendre à quoi s'attendre en cas de privation de sommeil…


Vos performances


On pourrait définir cette sensation par "être dans le coltard", ou, de manière plus triviale, avoir "la tête dans le cul". Pour rester poli, je dirais "être dans une bulle".

Comme prendre une drogue qui vous ferait ne pas vous soucier des choses aux alentours.

Par exemple, dans une situation où vous ne vous inquiétez pas d'être abattu. Vous voyez clairement que vous avez de grandes chances d'être pris pour cible par un tireur d'élite à une intersection particulièrement dangereuse, vous voyez que les probabilités de vous faire tuer sont élevées, mais malgré tout, vous prenez la petite chance (de ne pas être abattu) et franchissez l'intersection, en partie parce que vous ne vous en souciez pas et en partie parce que vous vous sentez invincible.

Vous êtes dans votre bulle, dans un délire étrange de sensations et de traitement des informations environnantes, et cette bulle a été causée en grande partie par la privation de sommeil.

Votre perception du danger devient chaotique et vous réagissez différemment. Parfois, vous voudrez être un héros sans raison valable, ou parfois vous deviendrez lâche - encore une fois sans raison.

Mais dans tous les cas, vous ne serez plus dans votre état normal.


Des choses bizarres


D'après mon expérience personnelle, vous pouvez vous attendre après 3-4 jours sans dormir à voir des choses qui ne sont pas là, ou au contraire à ne pas voir des choses qui sont là. 

C'est subjectif : sachez que cela peut arriver BEAUCOUP plus tôt chez certaines personnes, même en moins de 24 heures selon des facteurs comme le stress, l'âge, l'état de santé, et le niveau de fatigue général entre autres influences.

Ce fait indéniable est la raison de nombreux décès par temps de chaos, et celle de nombreuses légendes effrayantes qui courent durant ces époques. 

Personnellement, j'ai vu plusieurs fois des gens qui ne tombaient pas après avoir été clairement abattus, des morts qui marchaient, des lumières ou des sons étranges, ou, disons simplement, des "fantômes".

J'ai appris au fil du temps à remarquer et à observer de telles choses, mais aussi à ne pas réagir, sinon je serais probablement devenu fou.

Lorsque vous entendez un bébé pleurer à 10 mètres de vous dans une maison abandonnée et en ruine au beau milieu de la nuit, que vous suivez le son et y allez, et qu'il n'y a rien... puis qu'un son identique vient se faire entendre d'une autre pièce, il y a de quoi ressentir des choses étranges dans ses tripes. Vous observez, mais ne réagissez pas, sinon vous devenez fou. 

La peur et le manque de sommeil vont jouer avec votre esprit.


Fig. 1 - Les effets délétères de la privation de sommeil


Comment y remédier ?

 
Comme dans beaucoup d'autres circonstances liées à un effondrement sociétal, il n'y aura probablement pas grand chose que vous pourrez faire contre le manque de sommeil, simplement parce qu'il sera là. Par contre, il existe certaines mesures susceptibles de vous aider :

- Rester en bonne santé

La privation de sommeil dans un scénario de chaos s'accompagnant toujours d'autres problèmes, il est donc préférable, pour autant que possible, de supprimer ces autres problèmes. Si vous avez la diarrhée, ou si vous êtes mal nourri, ou simplement si vous n'êtes pas en forme ET que vous subissez un manque de sommeil prolongé, cela ne fera qu'empirer les choses.

Si vous êtes en bonne forme et que vous manquez de sommeil, vous pourrez vous en accommoder, vous pourrez survivre.


- Ne pas être seul

C'est un bon vieux conseil des temps de chaos : ne restez pas seul ! Être avec quelqu'un signifie que vous disposez maintenant d'un soutien. Quelqu'un qui pourra revérifier vos décisions (et vice versa), quelqu'un qui pourra prendre la direction quand vous êtes dans le coltard, ou rester simplement éveillé pendant que vous dormez un peu.


- Être prudent avec les stimulants (drogues, alcool, etc.)

Ce n'est peut-être pas politiquement correct de le dire, mais il est vrai que pour le coup, les drogues et l'alcool aident à lutter contre la privation de sommeil, MAIS seulement à court terme. A plus long terme, ils vous rendront encore plus nerveux, alors soyez très prudent quant à leur utilisation. Rien ne peut valoir une vraie sieste.


- Faire de courtes siestes !

Je peux compter sur les doigts d'une main le nombre de fois où j'ai dormi une nuit complète durant les temps difficiles. Mais je faisais de courtes siestes chaque fois que possible, et cela m'a beaucoup aidé.

Même au milieu d'un bombardement ou d'un combat, caché quelque part (plus ou moins), rien ne devrait empêcher le survivaliste aguerri de se mettre un bandeau sur les yeux et des boules Quies dans les oreilles, le temps d'une courte sieste. C'est un sommeil qui reste très superficiel, mais c'est tout de même du sommeil.

La nuit, des lunettes de soleil peuvent minimiser les effets des flashs éventuels, et des protections auditives peuvent atténuer le bruit des détonations. Autant de bonnes choses à stocker dès maintenant... Un équipement très utile est ce type de bandeau (photo ci-dessous). Il peut servir aussi bien de tour de cou, de masque, de bandeau pour les yeux, voire de tour d'oreilles s'il fait froid ! 

Personnellement, j'aime beaucoup les boules Quies, que j'emporte systématiquement lors de mes déplacements. En plus, elles peuvent faire au besoin d'excellent allume-feux...




Se connaître soi-même

A l'époque où j'étais à l'école militaire, et plus particulièrement lors des stages commando, il nous arrivait fréquemment de ne dormir que 5 ou 6 heures en trois jours voire plus. Mais nous étions sérieusement entraînés, et cela passait plutôt bien. Aujourd'hui, lorsque je suis privé de sommeil, j'avoue une certaine tendance à devenir grincheux, et devoir retenir de furieuses pensées de violence... Plus je manque de sommeil, plus je dois résister à l'envie de frapper quelqu'un qui se trouve sur mon chemin.

Je pense que la chose à retenir est que les autres seront également en manque de sommeil dans un scénario de chaos. Privation qui s'ajoutera à toutes les autres inhérentes à ce type de scénario, et qui décuplera leur agressivité, d'autant plus qu'ils ne possèderont aucun entraînement ni aucune expérience précédents. 

Si vous voyez quelqu'un se comporter comme le pire trou du cul, peut-être qu'il a juste craqué à cause du stress et du manque de sommeil. Peut-être que l'asseoir pour qu'il se repose un peu l'aiderait. Mais d'un autre côté, si une personne désespérée est privée de sommeil et qu'elle se dirige vers vous, il se peut qu'elle ait littéralement perdu la tête. Et vous pourriez peut-être avoir à faire quelque chose de plus radical...

Quoi qu'il en soit, le manque profond de sommeil vous rendra fou. Ne négligez pas les petites siestes toutes les fois que possible. Même 30 minutes de sieste peuvent suffire pour éviter la folie pendant un certain temps. C'est ce qu'on faisait à l'armée pour s'en sortir.


Effets à long terme

La Figure 1 résume les effets habituels de la privation de sommeil, aussi bien psychologiques que sur le plan physiologique. Certains de ces effets vous sont probablement familiers. En ce qui me concerne, pour ce qui est d'une privation de sommeil prolongée, j'ai remarqué ce qui suit :

- Irritabilité, qui avait tendance à s'estomper quelque peu après un pic initial - probablement parce qu'on n'a plus l'énergie pour s'énerver - accompagnée par des bâillements et la léthargie habituels liés au manque de sommeil. L'irritabilité reste présente, mais l'attitude "je m'en fous" envers les petites choses prend le pas de manière à conserver l'énergie. Les choses importantes peuvent encore entraîner une irritation suffisante pour provoquer une réaction.

- Des contractions aléatoires, surtout dans les genoux et les jambes.

- Une perte d'efficacité et de mémoire à court terme. Aussi je vous conseille impérativement de NOTER SUR PAPIER les chiffres importants, détails et autres, car vous ne vous en souviendrez plus au bout d'une minute ou deux. Ce n'est pas pour rien que l'on conseille de mettre un carnet et un crayon dans votre EDC ou sac d'évacuation.

Oubliez tous les trucs que peut faire Jason Bourne au cinéma. C'EST DU FLAN. Les gens qui sont capables de retenir une plaque d'immatriculation après l'avoir vue qu'une fois n'existent que dans les films ou les parcs d'attraction. Pour les communs des mortels que nous sommes, c'est juste impossible en temps normal, et pire encore en temps de chaos. J'ai vu dans l'armée des gars qui se souvenaient à peine de leur nom après une seule nuit sans sommeil.

- Perte de la capacité à résoudre des problèmes complexes, car le fil de vos pensées va dérailler très facilement. Vous commencez à tout vérifier, puis à revérifier vos vérifications. Cela prend beaucoup de temps, et à un moment donné, vous devez faire avec ce que vous avez. Même si vous pouvez travailler sur des problèmes complexes, la capacité à expliquer cette logique se dégrade.

- Un sentiment de paranoïa rampante (qui dans une situation de chaos pourrait à lui seul détruire un groupe rapidement), que les choses qui fonctionnent mal sont juste là pour vous emmerder ou qu'elles ne vous aiment pas. Évitez de penser cela. Ce sont juste des choses, et ça n'a pas de sentiments. De même, avec les gens, n'attribuez jamais à la malice ce qui pourrait être un simple oubli ou une incompétence. Évitez de considérer les "amis" comme ayant des intentions hostiles.

- Tendance à vivre dans l'instant présent, sans réfléchir ni planifier à l'avance, ni se référer aux expériences passées. Cela compromet la capacité de jugement et peut nuire à la planification critique. Cela peut aussi amplifier tout problème du moment au-delà de toute proportion, car on a tendance à s'y attarder. Dans une certaine mesure, les habitudes prennent le dessus (en bien ou en mal), mais dans des situations nouvelles, changeantes et uniques, les habitudes ne sont pas d'un grand secours.

- Endormissements fréquents : dans toutes les positions, y compris debout. Parfois, c'est en vous cognant la tête contre quelque chose que vous vous rendrez compte que vous vous êtes endormi... Un simple clignement des yeux peut se traduire par une sieste de deux à trois minutes - ou peut-être seulement de deux ou trois secondes.

A un moment donné, votre corps/cerveau va s'arrêter, à défaut d'autre chose. Cela rend certaines activités sensibles particulièrement dangereuses (ou l'utilisation d'équipements lourds). Ces opérations devront être confiées à des personnes mieux reposées. Inutile de dire qu'on évitera de confier les tours de garde à des personnes non entraînées qui manquent de sommeil.

Enfin, 

- Un état prolongé d'inefficacité opérationnelle de type zombie, dans lequel vous êtes trop fatigué pour être irritable. Vous notez tout, vous mettez beaucoup plus de temps à résoudre les problèmes ; vous oubliez les choses les plus élémentaires et devez retourner les faire ou les vérifier. La double vérification augmente la probabilité d'y arriver, mais cela prend du temps. Vous pourriez avoir à mettre en balance le facteur temps et les conséquences d'une erreur. Une pièce d'équipement oubliée pourrait alerter des ennemis de votre présence, ou se trouver être quelque chose d'indispensable pour vous.


Conclusion

Il est important de connaître et de reconnaître ces symptômes et états mentaux pour ce qu'ils sont. Savoir que l'efficacité et l'efficience seront affectées sérieusement par un manque prolongé de sommeil vous permettra de fixer des objectifs plus réalistes, et de prévoir vos performances avec plus de précision.  

L'être humain est très adaptable. Même "l'anormal" donnera une impression de "normalité" après un certain laps de temps. Survivre à la transition est la partie la plus difficile...


10 commentaires:

  1. Merci Pierre pour cet exposé.
    Effectivement, de ce que j'ai constaté, certains symptômes du manque de sommeil ressemblent à ceux de la déshydratation, comme les hallucinations par exemple. Alors si on cumule les deux...
    Une fois encore apparait l'importance du groupe. Pendant que certains veillent ou prennent les décisions, les autres récupèrent. Même en déplacement puisqu'on peut marcher en dormant (ça m'est arrivé, comme à de nombreux autres fantassins). Mais ceux qui ont la responsabilité du groupe à ce moment doivent vraiment veiller sur leurs camarades...
    S'entrainer à se relaxer dans n'importe quelles conditions aidera à s'endormir et récupérer plus vite.
    Par contre, bien se connaitre et bien connaitre ses compagnons! Me confier un tour de garde quand je suis fatigué serait suicidaire, dès que je reste quelques minutes sans rien faire, je m'endors (même au volant)...

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  2. Bonjour Pierre, Excellent billet, sur un sujet que je ne connaissais visiblement que très peu. Au passage je savoure le regain d'activité du blog... qui reste un des meilleurs du net surtout en Français! Hugues

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  3. Bonjour Pierre,
    En effet il m'arrive de finir ma nuit en marchant lors de la promenade matinale, ce n'est pas désagréable.
    S'habituer à un sommeil polyphasique pourrait permettre de passer la période "transitoire" ( comme l'inflation?) .
    La transition: combien de temps? ( comme l'inflation?).

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  4. Une chose paraît claire vivre seul est quasiment impossible car le sommeil est absolument indispensable ,bien des palliatifs et des petits trucs permettent de se passer de sommeil ou de le hacher menu en tranche on reste quand même avec des capacités diminuées.L'homme seul devra donc se trouver un lieu absolument sûr ou il pourra s'abandonner au sommeil sans crainte,un toutou montera la garde au besoin et ne grognant d'abord avant d'aboyer en cas de nécessité réelle,.Dormant très peu j'ai pu constater que deux heures de repos allongé équivalent pour mon cas a une heure de sommeil léger,je rêve de pouvoir dormir 7 heures d'affilée.Il est évident que la donne change si nous sommes plusieurs puisqu'une garde peut être établie,elle le sera d'autant mieux si chacun connaissant ses rythmes de sommeil prendra la garde à la période de sa meilleure attention.Pour Lully ce qui n'a rien à voir avec le sujet l'inflation est le résultat d'un système économique dévoyé (Keynes )et ne peut être transitoire en aucun cas,ce qui s'est institué sur des années(en gros depuis Bretton Wood )ne peut se terminer que par Weimar ou une guerre,nous y sommes et ça va prendre du temps

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    1. Bonsoir ,à mon avis,il faut distinguer la fatigue physique de la fatigue nerveuse;il me semble qu'il est très difficile de trouver un sommeil réparateur en situation de stress.
      Certaines personnes non sujettes au stress peuvent effectivement s'endormir lors d'une garde et d'autres ,faute de confiance ,les enchaîneront...jusqu'à devenir dangereuse.
      Je parle de tours de garde,mais on pourrait tout aussi bien aborder le problème de temps de conduite.
      Bien à vous
      YK

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  5. Mise en garde : Perso j'avais travaillé deux ans de nuit à l'hôpital et ensuite les deux ans qui ont suivis quand je suis revenu de l'horaire de jour, je ne pouvais pas dormir la nuit ou bien je me réveillais 3 - 4 fois.

    J'ai aussi un pote ayant travaillé de nuit pendant dix ans, tout le reste de sa vie il n'a jamais pu dormir 4 heures d'affilée.

    Ceux qui restent trop à l'horaire de nuit perdent en plus 15 ans de vie et sont en très mauvaise santé comparé aux autres.

    Aujourd'hui le sommeil c'est Sacré pour moi!!!!!!

    Pour la survie en cas d'attaque il suffit donc d'installer une porte blindée pour pouvoir dormir avec un panneau écrit en gros : ''Pour la baston veuillez attendre le lever du soleil''

    Anonyme secret

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  6. Bonjour, Bonsoir, Mr Templar voilà un sujet des plus important dans le cas d'un problème majeur. Oui le manque de sommeil peut être aussi ravageur que n'importe quel Juda. J'en ai fait les frais dans ma jeunesse. Ancien soudeur, à l'époque j'avais dans les 25 ans , et on faisait des heures sur chantier (j'en ai 69...année Ero....e, je blague)je suis passé de très prêt à rejoindre un certain acrobate dans les cieux. Travailler, doubler les heures, gagner de l'argent , faire confiance à sa jeunesse, et là, même les copains , chacun pour soi. Voilà ça ne dure pas longtemps. je passe les alarmes de son corps de son cerveau, et .... catastrophe . Chute de 15 dans l'eau, assoupissement, , plus rien un autre état et badaboum .C'était au travail. Alors j'imagine, en temps de me..e . Oui savoir ce que l'on vaut face à un besoin qui est impératif naturel en cas où . Il est vrai comme en 40 le formidables pilules données à l'armée Nazis, n'a rien données de positifs , ailleurs non plus Afrique et j'en passe. Merci pour ce billet . A bien réfléchir quant au choix de son ou ses équipes rassemblées, car même là, la traitrise peu frapper. Quand le corps atteint ses limites, rideau bon grés malgré . Un redoutable problème qu'il ne faudra pas négliger. Bien à vous

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  7. J'ai vu dans les gam verts et autres magasins du même style des fausses grenouilles a piles et autres animaux nocturnes qui poussent leur cri quand elles détectent une présence dans un rayon de 15 mètres,l'idée est intéressante pour un survivaliste seul qui voudrait roupiller un peu sans se faire surprendre et je suis sûr que cela vaut mon truc : une petite lumière qui s'allume sur ma table de nuit quand les sangliers dînent de mon potager(30 mètres de fil en0.75 un contacteur et une ampoule ) là c'est silencieux et je remplis mon congèlo

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